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Blessures d’amour

Cet ouvrage a été achevé d'imprimer à Montréal le 10 avril 2002. Responsable de l'édition: Christine Lécuyer
Révision linguistique: LeBlanc Vadeboncœur
Graphisme: Le point tactique
Imprimerie: Les Impressions Au Point
ISBN: 2-9807496-0-5
Dépôt légal - Bibliothèque nationale du Québec. 2002 Dépôt légal - Bibliothèque nationale du Canada. 2X2
 

CONTENIR LA TERREUR

Face à l'horreur des statistiques qui corroborent l'importance de la criminalité en contexte conjugal, l'incrédulité cède la place au désespoir. Ainsi, parmi les actes de violence conjugale rapportés à la police, 88 % des victimes étaient des femmes. La moitié des femmes assassinées le furent par des hommes qui les connaissaient intimement: un quart d'entre elles furent tuées à la suite d'une rupture. Le motif le plus fréquemment évoqué par le meurtrier est la jalousie, et le risque d'être tué demeure à son maximum durant la première année suivant la rupture. Un agresseur sexuel sur six est le conjoint ou l'ex-conjoint de la victime. Vingt et un pour cent des femmes ayant été agressées physiquement ou sexuellement le furent lorsqu'elles étaient enceintes.

Ces statistiques sont troublantes quand on pense que cette criminalité possède la particularité de s'inscrire dans le contexte d'une relation affective. Voilà qui peut jeter de la confusion sur la responsabilité de chacun. Certaines approches attribuent cette responsabilité aux deux partenaires et parlent de co-responsabilité. D'autres y voient un rapport sadomasochiste, l'un et l'autre instaurant une relation de pouvoir. Quoi qu'il en soit, l'intervention auprès des agresseurs et de leurs victimes nécessite une lecture épistémologique qui situe clairement l'éthique de "intervention....
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...Si l'on n'y met pas un terme, les ruminations et l'escalade de la violence interne peuvent se poursuivre pendant des mois, jusqu'à ce qu'un événement déclencheur, tel que l'abandon réel ou l'abandon imaginaire, culmine à l'homicide. Les périodes les plus dangereuses pour une femme sont celles durant lesquelles elle provoque une séparation, quitte son foyer pour trouver un refuge sécuritaire ou tombe enceinte. Le mari craint alors que le bébé ne le remplace dans l'affection de sa femme. Il est toutefois beaucoup plus fréquent que l'escalade se poursuive jusqu'à ce que la violence atteigne son paroxysme après lequel la tension retombe. (Dutton, 1996)

Une histoire familiale


Le recours à la violence relève chez les hommes d'une prérogative très ancienne associée au mandat de protection du territoire et de ses biens (lieux, personnes, objets). Le père assure son autorité par le contrôle et la sanction, et par la transmission de ses biens et de son pouvoir. L'enfant devenu violent est souvent l'aîné ou celui qui s'est rebellé. Or, cet enfant devenu adulte se découvre porteur des mêmes comportements que ceux de son père. Et c'est justement parce qu'il s'était juré de ne pas faire comme ce père abusif, qu'il en souffre, qu'il accepte la contrainte à consulter. Plusieurs recherches confirment la présence d'un passé de victimes ou de témoins de violence conjugale ou familiale chez la plupart des hommes usant de violence dans le couple ou la famille. C'est cependant un cumul de facteurs qui conduit à l'agir violent: pertes affectives au cours des dernières semaines, consommation d'alcool ou de drogue, état dépressif alimenté par l'expérience douloureuse de la perte ou l'anticipation d'une perte jugée importante, l'isolement social, le faible estime de soi, la présence de croyances justifiant le recours à la violence pour gérer les conflits, la persistance de tension dans la vie conjugale et familiale. (Tousignant, Payette, 2000)

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Lorsqu'un homme utilise la violence, son comportement s'inscrit à l'intérieur des habiletés masculines reconnues socialement et contribuant à son identité. Lorsqu'une femme utilise la violence, elle contrevient aux règles sociales et questionne son identité féminine: « garçon manqué », « cela est indigne d'une femme ». La violence des femmes en contexte conjugal est encore de nos jours un sujet tabou...
Dès l'ouverture des services aux femmes offerts par OPTION, une alternative à la violence conjugale et familiale, la demande de consultation a été plus forte que l'offre, et ce, de façon constante de 1994 à ce jour. À l'inverse des hommes, les femmes consultent généralement lorsqu'elles ont besoin d'aide. Le seul traitement proposé jusque-là relevait de la psychiatrie et de la médication. Une vidéo réalisée par des professionnelles et militantes, à la fin des années 1970, « Va te faire soigner, t'es malade. », dénonçait cette médicalisation à outrance des comportements qui s'écartaient des stéréotypes féminins. Étrangement, des militantes féministes refusent, aujourd'hui, de considérer la souffrance des femmes qui tentent, par le recours à la violence, de contrôler leur partenaire et de le soumettre à leur besoin.

L'aide contrainte


La demande d'aide est souvent paradoxale, puisqu'il s'agit d'une aide contrainte. En effet, c'est un tiers qui enjoint l'individu de participer à une psychothérapie de groupe pour conjoints violents et lui rappelle que son cheminement sera pris en considération. Il est ainsi demandé à l'individu de changer ses comportements, attitudes et croyances à l'égard de la violence conjugale et familiale. Par conséquent, les « référents» font une demande au conjoint violent qui pourrait curieusement se formuler: Nous voulons que vous vouliez changer. Les « référents» font aussi une demande du même type au psychothérapeute: nous voulons que le conjoint violent change et que vous vouliez l'aider à résoudre le problème que nous affirmons qu'il a. O. Broué, C. Guèvremont, G. Ouellet, 1995)

L'enjeu de la demande consiste donc, préalablement, à favoriser une réappropriation de la demande d'aide et de changement par le conjoint violent.

Le désir de changement ne peut s'élaborer qu'à partir d'une motivation interne. C'est dire que la responsabilisation du conjoint violent suppose que le système « référent» lui ouvre la possibilité de formuler lui-même une demande de changement. Cependant, tant que le conjoint violent se situe en victime du système « référent », la psychothérapie devient une mesure de contrôle extérieure et non une démarche de changement...

...Une typologie de la participation décrivant leur démarche pourrait se lire ainsi:

Le visiteur


Il se présente portant les objectifs de changement de la personne (ou de l'institution) qui l'envoie et non avec une demande personnelle de changement. Le visiteur plaignant

Il considère que la relation avec le psychothérapeute se limite à lui fournir des renseignements sur la nature du problème. Bien qu'affecté par le problème, il ne se perçoit pas comme partie prenante de la solution: il serait plutôt le spectateur innocent, contraint de supporter les difficultés que lui causent les autres.

L'acheteur


Il perçoit qu'il a un problème et en ressent un certain malaise. Cependant, il n'est pas sûr que le problème dépende uniquement de lui. Il veut s'assurer que la perception du psychothérapeute confirme la sienne et que l'offre de service pourrait favoriser un mieux-être.

Le sujet


Il est le sujet de sa démarche, faisant un lien entre son malaise, son histoire personnelle et sa relation aux autres. Il est ouvert à l'idée de parler de sa détresse. L'expérience clinique révèle que la fin de la contrainte ou la fin de la relation ou la perte de l'espoir de retrouver les acquis antérieurs entraîne une chute radicale de l'intérêt de l'agresseur pour la thérapie. La plupart abandonnent alors cette démarche quelles qu'en soient les conséquences judiciaires, relationnelles ou familiales.

L'objectif prioritaire de la thérapie dans ce contexte sera l'identification de la violence et la reconnaissance par l'agresseur de sa responsabilité du recours à la violence.

La responsabilisation


La personne violente agit ainsi non pas à cause du comportement ou de l'attitude de l'autre, mais parce que quelque chose en elle réagit à ce que l'autre fait. Sa réaction ne dépend pas, répétons-le, du comportement ou de l'attitude de l'autre, mais de ce que ce comportement ou cette attitude l'amène à revivre l'expérience du passé. (La Belle, 1989)

Ce faisant, la personne violente cherche à contrer ce qui est éveillé en elle par une tentative de contrôler le comportement ou l'attitude de l'autre. Cet autre est alors perçu par la personne violente en tant que déclencheur de sa souffrance actuelle, bien que cette souffrance soit en fait la réactivation d'une blessure antérieure.

La responsabilité du recours à la violence est au cœur des interventions en matière de violence conjugale et familiale. Posant la question de la responsabilité plutôt que celle de la culpabilité, l'intervention thérapeutique se situe dans le contexte des choix individuels et collectifs, plutôt que dans un cadre juridique qui tenterait d'établir à qui la faute. I'intervention thérapeutique scrute les perceptions, les valeurs, les croyances qui soutiennent le recours à la violence dans le contexte conjugal ou familial. La responsabilisation est une position éthique qui favorise l'arrêt de l'agir, reconnaissant à chacun la capacité de ne pas recourir à la violence.

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L'emprise

Malgré des lois qui favorisent des rapports plus égalitaires entre les hommes et les femmes, des hommes imposent leur arbitraire, dans le contexte conjugal et familial. Se situant au-delà des lois, l'emprise est créée par un individu narcissique qui paralyse sa partenaire en la mettant en position de flou et d'incertitude. Cela lui évite de s'engager dans une relation de couple qui lui fait peur. Par ce processus, il la maintient à distance, dans des limites qui ne lui paraissent pas dangereuses. S'il ne veut pas être envahi par elle, il lui fait subir pourtant ce qu'il ne veut pas subir lui-même, en l'étouffant et en la maintenant « à sa disposition ». (Dutton, 1996) Ce qu'il n'avouera jamais, c'est qu'il a désespérément besoin de sa femme pour se définir; qu'il est indéfectiblement lié à elle et qu'il est terrifié par la perspective de la solitude. Dans ce processus que l'on appelle « une dépendance masquée », les violences ont pour but de maintenir la femme à sa place tout en permettant à l'homme de nier sa dépendance cachée et d'entretenir l'illusion de son détachement. (Dutton, 1996)...
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La transgression des règles implicites contenue dans le consensus explique la dénonciation soudaine de certaines situations bloquées depuis longtemps. La vie émotionnelle de la famille rend l'atmosphère chaotique et les relations peuvent avoir une tonalité perverse ou dévalorisante ou être marquées par une dépendance exagérée. La communication, aussi bien sur le plan verbal que sur le plan non verbal, est caractérisée surtout, dans les familles où se manifeste de la violence sexuelle, par le goût du secret. La stabilité de la famille, c'est-à-dire la continuité de l'ensemble des expériences que ses membres gèrent dans le temps, est ici très précaire; elle se maintient au prix de la répétition des modèles d'interactions décrits plus haut. (Cirillo, Diblasio, 1989)

Contexte à risque élevé

Certains éléments contextuels exercent une puissance particulièrement dévastatrice lorsqu'ils surviennent à l'intérieur de relations conjugales et familiales, où les transactions violentes ne sont pas dénoncées, pouvant même sembler justifiées par les différents acteurs. Pour le parent maltraitant, la peur de la perte ou de l'abandon fait naître la rage et la préoccupation de contrer l'anticipation de la perte et de la séparation. La violence se déplace sur l'enfant. Les périodes les plus dangereuses, nous l'avons déjà dit, sont celles pendant lesquelles une femme provoque une séparation, quitte son foyer pour trouver un refuge ou tombe enceinte, le conjoint craignant alors que le bébé ne le remplace dans l'affection de sa femme. Le cycle de la violence, dans certaines unions, continue même pendant la grossesse.

Selon Statistique Canada, vingt et un pour cent des femmes agressées par leur conjoint l'ont été durant une grossesse. Quarante pour cent de ces femmes ont déclaré que leur conjoint avait commis ses premières agressions au cours d'une grossesse.

Le parent maltraitant réagit avec rage, angoisse, hostilité non seulement à cause de ses expériences passées, mais aussi parce qu'il perçoit confusément son exclusion de la coalition qui s'est établie entre son partenaire et son enfant. (Dutton, 1996) Il se sent trahi. L'enfant devait être le symbole vivant de leur amour, les unir plus profondément, et voilà qu'il occupe sa place et qu'elle lui donne l'amour dont elle le prive. La transition vers le rôle de père nécessite une adaptation de chacun des partenaires qui sollicite la résurgence de symptômes dévoilant la pauvre estime de soi du partenaire violent. La violence est alors utilisée dans le but de maintenir son contrôle sur la partenaire et de limiter l'impact des pertes réelles et anticipées. Toute tentative de différenciation est perçue comme un rejet, une attaque narcissique. Les alliances aboutissent à un triangle pervers où l'enfant devient un bouc émissaire, favorisant le détournement des conflits vers lui. Les parents passent alors à la violence physique ou sexuelle. L'enfant ainsi « parentifié » participe à la confusion des rôles dans le couple et dans la famille. (Cirillo, Diblasio, 1989)

Quel que soit le type de relation conjugale où règne le recours à la violence, la différenciation est perçue comme une agression et un rejet de l'unité conjugale. Dans une relation symétrique, une tolérance à la confrontation est acceptée dans la mesure où l'initiateur du mouvement d'individuation rassure et soutient son partenaire, et où ce dernier consent à la modification souhaitée. Le consensus implicite est maintenu. Les partenaires acceptent que les règles explicites soient négociées dans la mesure où les rôles et les prérogatives associées ne seront pas altérées par le changement. Dans une relation complémentaire, la différenciation nécessite le soutien d'un tiers, puisque, nous le savons, le droit d'être « autre» est dénié à la victime. Le pouvoir et l'autorité du maître ne peuvent admettre qu'un tiers influence sa partenaire. Pressentant la perte qui démasquerait sa dépendance, il s'engage désespérément dans une lutte d'influence. La différenciation signale sa déchéance. L’estime de soi résiste difficilement à cette attaque à laquelle il répond par une aggravation des actes violents, tout en sollicitant l'engagement de sa partenaire dans le maintien et la poursuite de la relation. La survie de son statut en dépend. La démarche de différenciation de la victime la conduira à s'affranchir de l'apport de son nouveau maître (quel qu'il sOit) afin d'accéder à une meilleure estime de soi et parvenir à renoncer aux bénéfices secondaires des entraves à l'individuation. Dans une ultime parade pour reconquérir son pouvoir et ses privilèges, le maître déchu évoquera son pouvoir de destruction. L’échec de sa domination laissera entrevoir au grand jour les affects dépressifs que les actes violents masquaient.

Dans la relation fusionnelle, l'insécurité des deux partenaires est reconnue et l'indifférenciation (la négation des divergences) sert de bouclier de protection contre les risques de l'altérité. Ici, le dominant ne mesure pas sa puissance dans la soumission du partenaire, mais dans la constante quête de l'identique. Ne faire qu'un. L’addiction à l'autre est telle que la moindre privation de l'accès à l'autre devient une agression aux fondements de la relation. Les partenaires craignent tout ce qui pourrait relever d'une identité distincte. Lorsqu'une intervention extérieure les sépare physiquement, l'agresseur et la victime font rapidement front commun contre l'intrus au mépris du bien-être des enfants et de leur vie. Lorsqu'un juge impose un interdit de contact au partenaire accusé de violence conjugale, la survie même de la relation est menacée. Or, cette relation ne peut pas s'adapter à l'amputation d'une part aussi importante d'elle-même. L’homicide et le suicide apparaissent alors le moyen de préserver la relation, de survivre à l'agression extérieure.

La séparation (la rupture de l'engagement affectif) constitue un contexte à risque particulièrement élevé. « Dans le cas des assassinats suivis de suicides, la victime et le meurtrier ont souvent été liés par une longue relation entrecoupée de disputes, de scènes de violence, de séparations, puis de remises en ménage. » (Dutton, 1996) Le fait de se trouver régulièrement confronté aux mêmes circonstances accentue le risque de récidive. Vingt-trois pour cent des femmes mariées tuées par leur époux, entre 1974 et 1992, étaient séparées au moment du drame, tandis que trois pour cent étaient divorcées. (Statistique Canada, 1999) En reconstituant la vie des meurtriers-suicidés et en interrogeant les hommes qui ont exécuté la première partie de leur projet, mais échoué dans la seconde, on constate que l'accumulation de la tension charrie avec elle des ruminations obsessionnelles sur le « problème» qu'incarne leur partenaire. Pour eux, elle est à l'origine de leur souffrance et entièrement responsable de l'échec de leur relation. Le désir de la détruire devient de plus en plus envahissant: des considérations à long terme sur ce qu'elle pourrait ressentir des conséquences des mauvais traitements sont annihilées. Une seule pensée prédomine: « Si elle me quitte, elle va voir un peu! » ou «Si elle m'échappe, personne ne l'aura. » (Dutton, 1996) La crainte de l'infidélité est le facteur le plus fréquemment évoqué par les hommes qui tuent leur ex-conjointe, tandis que les femmes qui tuent leur ex-conjoint le font à la suite d'une altercation ou d'une querelle. La séparation constitue un facteur « précipitant» dans l'accentuation des risques d'homicide conjugal, particulièrement à l'endroit des femmes. Le risque d'être victime d'un homicide conjugal serait donc à son maximum au cours de l'année qui suit la séparation et particulièrement si cela s'accompagne de séparations et réunifications répétées. (Statistique Canada, 2000)

La dangerosité

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Les facteurs précipitants
La consommation d'alcool ou de drogues


Selon Statistique Canada, dans 40 % des actes de violence, l'agresseur avait consommé de l'alcool. L'enquête de Santé Québec fait ressortir l'effet particulièrement dévastateur de l'usage d'une drogue combinée à l'alcool.

Le support psychosocial

La prévalence des conduites à caractère violent est plus élevée parmi les femmes dont le soutien social est faible (Santé Québec). L'appartenance à une sous-culture valorise le recours à la violence: faire partie d'un gang criminalisé, posséder une histoire familiale « transgénérationnelle » qui justifie le recours à la violence, être en présence de scénarios suicidaires ou « homicidaires ».

La répétition


Tout individu qui se trouve confronté aux mêmes circonstances présente un risque de récidive accru comme le montrent des antécédents criminels et le non-respect des conditions fixées par la cour, des ruptures fréquentes au sein d'une même ou de plusieurs relations, l'accumulation des pertes (faillite, perte d'emploi, accident, maladie).

L'accroissement des passages à l'acte


La fréquence et l'intensité s'accroissent, des ruminations incessantes accompagnent le harcèlement et l'accessibilité aux armes.

Certains contextes de vie


Le stress socioéconomique (les femmes dont le revenu est inférieur à 15 000 $ présentent le taux de violence le plus élevé), l'âge (13 % des Canadiens de 18 à 24 ans avaient agressé leur conjointe). La grossesse (21 % des femmes agressées par leur conjoint, nous l'avons dit, l'ont été durant la grossesse. 40 % de ces femmes ayant déclaré que leur conjoint avait commis ses premières agressions au cours d'une grossesse), la rupture (23 % des femmes tuées par leur époux, entre 1974 et 1992. répétons-le, étaient séparées au moment du drame, tandis que 3 % étaient divorcées), l'organisation relationnelle de la violence (des interactions violentes dans une relation conjugale complémentaire ou dans une relation conjugale fusionnelle). (Dutton 1996; Pinel. Carignan. 1996; Perrone, Nannini, 1995; Huard, 1989)

Profil de personnalité

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Les hommes violents participant à une psychothérapie ont peu recours, dans leur rage, à la parole. Ils jouent leurs conflits, passent à l'acte, explosent et agressent. La vulnérabilité du narcissique est telle que la blessure ne peut être réparée que par la destruction de l'autre. Le psychotique, dont le transfert est massif, peut inclure le thérapeute dans son délire. Celui-ci deviendra persécuteur et, en retour, persécuté. La dangerosité est accentuée par la présence de facteurs aggravants: une exposition antérieure ou précoce à la violence, un facteur toxique, alcoolique ou pharmacologique. (Talbot, 1989)

La violence n'est pas exclusive

Les personnes qui consultent pour violence conjugale ou familiale n'ont pas recours à la violence que dans l'espace domestique relationnel. Plus d'une quinzaine d'années de pratique clinique ont révélé, chez les conjoints violents qui nous ont consultés, la présence de comportements violents sur la route et au travail. Il ne fait plus de doute que les comportements violents des individus ne se restreignent pas à leur univers conjugal et familial pour au moins 50 % d'entre eux. Leur faible tolérance aux frustrations, le besoin de contrôler leur environnement, leur capacité à responsabiliser les autres de leur souffrance et à se situer au-dessus des lois, de même qu'un passé familial de témoin et victime de violence ont conduit ces individus à adopter des comportements violents qui cachent la faible estime d'eux-mêmes. Un même besoin d'imposer leurs règles et de les modifier à leurs convenances les gouverne. Pas étonnant alors de remarquer que bien des situations de violence en milieu de travail peuvent profiter de l'analyse et des interventions développées dans le contexte de la psychothérapie de groupe des personnes qui ont recours à la violence en contexte conjugal et familial. Ainsi, la définition de la violence proposée ne se limite plus à un champ particulier: « toute action dont l'intentionnalité est malveillante et porte atteinte, par sa répétition ou sa gravité, à la dignité ou à l'intégrité psychique ou physique d'une personne. » (Hirigoyen, 1998) Il n'est plus seulement question d'une extension de l'analyse des rapports de domination hommes-femmes appliqués au milieu de travail, mais aussi de la recherche d'une définition opérationnelle de la violence en milieu de travail qui peut englober tous les milieux de vie: « Il y a violence dans un milieu de vie (société, organisation, famille) si, et seulement si, des faits observables s'écartant des normes ou des valeurs reconnues dans un milieu donné ont des impacts négatifs perceptibles sur des individus ou des groupes.» (Aurousseau, 2000)

Le travail de supervision d'agents de probation et de travailleurs sociaux en CLSC, d'intervenantes en maison d'hébergement et de lignes d'écoute et de référence, a mis en évidence que les personnes qui recourent à la violence présentent des traits communs de personnalité. Ainsi, qu'il s'agisse d'un toxicomane, d'un conjoint violent, d'une mère abusive, d'un travailleur harcelant, d'un joueur compulsif ou d'un conducteur agressif, l'individu s'arroge le droit de recourir à la violence pour imposer ses volontés et défendre ses intérêts, n'hésitant pas à se situer au-dessus des lois. la responsabilité des passages à l'acte est toujours octroyée à la victime, l'agresseur confirmant s'être contenu, avoir résisté le plus possible aux provocations avant d'être contraint de se servir de la violence dans le but de « se faire respecter». À leurs yeux, le déclencheur de la violence est à l'extérieur d'eux, dans le comportement et l'attitude de la victime. C'est parfois la victime qui les amène à consulter. La crainte d'être abandonné ou privé de liberté leur fait accepter la contrainte, souvent après avoir tenté d'échapper à la sanction par d'autres moyens. Ce n'est que devant l'imminence de la perte qu'ils se résignent à respecter les conditions fixées par l'employeur, la partenaire, la cour, la loi.

Le malheur, la façon de souffrir, le mal-être révèlent toujours un système social et une insertion desquels la patiente ou le patient n'a pas la force de se détacher. Les limites du bonheur ont été tracées par l'entourage. Les franchir fait courir le risque du rejet dans des abîmes de solitude. Parler de conflits psychiques est une erreur, il n'y a de conflits que relationnels. Cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas de souffrances ou de malheur personnel: cela signifie que la manière de souffrir et d'être malheureux est un produit de relations, pas seulement avec papa ou maman, mais avec tout un milieu dans la suite des générations. (Cyrulnik, 1999)

Une thérapie, quelle qu'en soit la forme, doit, dans ce contexte, accorder la priorité à la réappropriation de la demande de changement par l'intimé, à défaut de quoi tout travail sur soi est illusoire et consiste en une manœuvre de plus pour maintenir son contrôle sur les autres. Les personnes qui usent de violence possèdent un passé marqué de violence familiale, conjugale ou même sociale (abus sexuel, rejet, exclusion). Que ce symptôme soit soutenu socialement par la socialisation ou non, l'objectif de changement recherché est le respect de la loi, de l'intégrité des personnes, en quelque sorte, d'une limite fixée par une autorité supérieure. En refusant l'arbitraire individuel, la personne violente est conviée à respecter les normes partagées dans la culture de référence du milieu de vie. Pour ce faire, il importe de favoriser l'apprentissage du respect d'une limite et de règles fixées par une autorité ferme mais non abusive. La reconnaissance de la responsabilité du recours à la violence par l'agresseur passe obligatoirement par cette éthique de la démocratie, des rapports de pouvoir et de l'équilibre entre les droits individuels et collectifs.

Fonctions de la violence


Peu importe le lieu de vie où s'exerce le recours à la violence, dans le couple, la famille, au travail, sur la route ou dans des activités de loisirs, la fonction visée est l'instauration d'une relation d'emprise qui englue les victimes directes et indirectes. Trois dimensions sont à l'œuvre: une action d'appropriation par dépossession de l'autre qui devient paralysé par la peur; une action de domination où l'autre est maintenu dans un état de soumission et de dépendance; et une dimension d'empreinte où l'agresseur tente de laisser sa marque dans l'espace vital de sa victime. (Hirigoyen, 1998)

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La peur de la mort

Dans certains cas, ce que cache un discours incohérent, c'est la violence, la violence dont se sent capable l'agresseur et qui peut aller jusqu'à l'envie et la possibilité de tuer. Pour que cette violence ait une chance d'être exprimée, il faut que l'intervenant reçoive une peur quelconque de l'agresseur. En effet, ce que veut l'agresseur pour être sûr que nous avons perçu sa peur, c'est de nous la faire ressentir à son tour. Mais, si l'intervenant veut avoir la chance d'instaurer une modification, il lui est nécessaire d'opérer un dédoublement selon la distinction entre la fonction et la personne. Si l'intervenant s'enferme dans la pure fonction et qu'il se contente de percevoir de l'extérieur la peur de l'agresseur, sa peur se déchaînera jusqu'au moment où il la lui fera éprouver éventuellement par des gestes de violence. À l'inverse, si l'intervenant est simplement une personne qui a peur, l'agresseur, dans certains cas, refoulera sa peur et le protégera, car il veut rester en relation avec lui. Ce que l'intervenant doit subtilement accomplir, c'est parvenir à accepter d'éprouver la peur comme personne et à s'en distancer grâce à la fonction. Il a peur, mais il prend cette peur pour ce qu'elle est dans la relation, un jeu par lequel l'autre lui signifie que sa violence n'est pas une force qu'il pourrait utiliser pour agir et produire, mais qu'elle ne vise qu'à la destruction de l'autre. Si l'intervenant accède à ce dédoublement entre la réalité de la peur et le jeu du faire peur à l'autre, alors, il arrive, dans certains cas, que l'agresseur entre dans le jeu et qu'il perçoive qu'il a voulu faire peur pour se décharger de sa propre peur. (Roustang, 1996)...

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Cette brève description du processus de contamination illustre en partie les conséquences d'une menace à l'endroit d'un intervenant. Étrangement, au théâtre de la terreur, intervenant, agresseur et victime peuvent devenir à la fois agresseur et victime. Les mêmes mécanismes de défense sont alors à "œuvre chez l'intervenant: la peur de devenir victime, la colère (escalade symétrique, absence de réponse), le sentiment d'impuissance (fascination, sidération), le déni (négation de l'anxiété produite), l'identification à l'agresseur, le passage à l'acte (surévaluation, rejet, exclusion), le clivage (affrontement entre ceux qui évaluent et ceux qui traitent).

La violence, quels qu'en soient l'apparence, la forme, le lieu ou les personnes concernées, transforme les interactions en un champ de mines antipersonnelles issues des agressions et des frayeurs antérieures. Cette évocation d'une souffrance destructrice met chacun face à l'inaliénable finalité de la vie: l'ultime terreur de pouvoir donner et recevoir la mort. Ce potentiel ne fait pas de chacun un assassin ou un abuseur (Karlin, Lainé, 1989), mais exige cependant que cette force soit maîtrisée. Chaque être humain est donc convié face à l'adversité, aux frustrations, à l'insatisfaction à assumer sa responsabilité de respecter l'intégrité physique et psychique d'autrui. La responsabilisation de soi est indispensable au maintien de la vie.

Jacques BROUÉ
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